Le Maroc affiche une croissance économique spectaculaire, portée par les investissements et les grands chantiers. Pourtant, cette réussite chiffrée contraste avec une réalité sociale plus nuancée. Le rapport annuel du Conseil économique, social et environnemental (Cese) vient rappeler que le royaume peine encore à transformer ses performances macroéconomiques en progrès tangibles pour sa population. Entre records et vulnérabilités, le modèle marocain traverse une période charnière.

À quelques semaines d’échéances électorales décisives, la publication de ce rapport agit comme un miroir révélateur. La croissance de 4,9 % enregistrée en 2025 et la progression de 16,3 % des investissements pourraient laisser croire à une santé économique florissante. Mais derrière cette façade, le rapport met en lumière des fragilités persistantes qui interrogent la solidité du pacte social marocain.

Croissance record et inégalités persistantes : le paradoxe marocain

Le dynamisme économique du royaume ne fait aucun doute. Les capitaux affluent, les infrastructures se multiplient et les investisseurs étrangers regardent le pays avec un intérêt grandissant. Pourtant, cette effervescence ne profite pas également à tous. Le Cese observe un affaiblissement progressif du lien entre croissance économique et amélioration des conditions de vie. Autrement dit, la richesse produite ne se traduit plus, dans les mêmes proportions, par une réduction de la pauvreté ou une hausse du pouvoir d’achat.

Les grands projets d’infrastructure, souvent cités comme moteurs de la croissance, génèrent principalement des emplois temporaires. Une fois les chantiers achevés, les travailleurs se retrouvent souvent sans perspective stable. Ce constat est au cœur du diagnostic : le modèle actuel crée de la valeur, mais pas suffisamment de développement humain durable. Une situation d’autant plus préoccupante que la population marocaine est jeune et a besoin de débouchés concrets.

L’emploi, angle mort d’un modèle porté par l’investissement

L’un des paradoxes les plus frappants réside dans l’écart entre la vitalité des indicateurs financiers et la morosité du marché du travail. Le taux de chômage, particulièrement élevé chez les jeunes diplômés, témoigne d’une inadéquation entre les compétences formées et les besoins réels des entreprises. La faiblesse de l’intensité en emplois de la croissance est pointée du doigt par les économistes : il faut désormais davantage de croissance pour créer un seul poste qu’il y a dix ans.

Le secteur informel continue d’absorber une large part de la main-d’œuvre, échappant aux protections sociales et aux mécanismes de solidarité nationale. Cette situation fragilise le financement du système de protection sociale et limite la portée des réformes sociales engagées ces dernières années. Comment construire un État-providence solide lorsque l’assiette des cotisants demeure trop étroite ? La question mérite d’être posée avec sérieux.

Modèle social : les fragilités d’un système en mutation

Le Maroc a indéniablement progressé dans l’extension de la couverture sociale. La généralisation de l’assurance maladie obligatoire et les aides directes aux ménages les plus pauvres constituent des avancées significatives. Mais ces dispositifs buttent sur une réalité démographique et sociologique complexe. Le vieillissement de la population, conjugué à laTransition démographique, va exercer une pression croissante sur les finances publiques.

L’accès au marché du travail reste par ailleurs profondément inégalitaire. Les femmes continuent d’être massivement éloignées de l’emploi formel, avec un taux de participation parmi les plus faibles de la région. Cette mise à l’écart représente un manque à gagner considérable pour l’économie marocaine. Le nouveau modèle de développement (NMD), adopté il y a cinq ans, avait justement identifié cet enjeu comme prioritaire. Les résultats tardent toutefois à se matérialiser sur le terrain.

Les femmes, levier de croissance et d’équité

Favoriser l’emploi féminin ne relève pas seulement d’une exigence de justice sociale. C’est aussi un levier de développement économique majeur. Selon plusieurs études, une participation accrue des femmes au marché du travail pourrait ajouter plusieurs points de pourcentage à la croissance annuelle du pays. Encore faut-il lever les obstacles structurels : modes de garde insuffisants, transports inadaptés, normes culturelles persistantes.

Les entreprises marocaines, y compris les plus performantes, peinent à intégrer pleinement les compétences féminines. Un gâchis humain et économique que le Cese pointe sans détour. L’égalité des chances n’est pas un simple slogan, mais une condition de la prospérité future. Les décideurs publics et privés doivent s’emparer de ce chantier avec une détermination renouvelée.

Les chantiers des réformes sociales à venir

Le rapport du Cese ne se contente pas d’établir un diagnostic. Il esquisse des pistes pour réconcilier croissance et progrès social. Parmi les priorités identifiées, plusieurs axes se dégagent avec force :

📍 Investir dans l’éducation et la formation professionnelle, afin de mieux adapter l’offre de compétences aux besoins des entreprises.

📍 Formaliser l’économie informelle, pour élargir l’assiette sociale et sécuriser les parcours professionnels.

📍 Renforcer l’efficacité des aides sociales, en ciblant mieux les bénéficiaires et en simplifiant les procédures.

📍 Soutenir la création d’entreprises dans les régions intérieures, pour rééquilibrer territorialement le développement.

Ces orientations supposent une volonté politique forte et une concertation étroite avec l’ensemble des acteurs économiques et sociaux. La croissance marocaine dispose d’atouts indéniables, mais elle ne deviendra durablement inclusive qu’au prix d’une transformation profonde du modèle actuel.

Le chemin est étroit entre l’exigence de compétitivité et la nécessité de protéger les plus vulnérables. L’avenir dira si le royaume saura transformer l’essai après des années d’investissements massifs. Une chose est certaine : les fragilités sociales ne disparaîtront pas derrière les seuls agrégats financiers, et le défi de la cohésion demeure entier.