Le football marocain retient son souffle : la réforme qui devait faire passer la Botola de 16 à 20 clubs est officiellement suspendue. Après une semaine de débats intenses entre la Ligue nationale de football professionnel (LNFP), les présidents de clubs et l’Union marocaine des footballeurs professionnels (UMFP), le statu quo l’a emporté. Le championnat conservera donc son format actuel pour la saison 2026-2027, mais ce report s’apparente davantage à une pause stratégique qu’à un abandon définitif.
La décision, annoncée par la LNFP jeudi soir, met un terme à plusieurs mois de spéculations. L’élargissement de la Botola Pro à vingt équipes, présenté par certains comme une nécessité pour le développement du football national, s’est heurté à une réalité institutionnelle et économique bien plus complexe. Décryptage d’un revers qui en dit long sur les fragilités structurelles du football marocain.
Élargissement de la Botola : le vote qui a tout changé
La réunion décisive s’est tenue lundi 17 août, en présence des représentants des clubs de première et deuxième divisions. L’objectif : recueillir un avis consultatif sur le passage de 16 à 20 clubs. À l’issue du scrutin, le verdict est sans appel : 17 voix pour, 7 contre et 3 abstentions. Une majorité nette, mais insuffisante au regard des règles internes de la LNFP, qui exigeaient l’unanimité pour transmettre le dossier au Comité directeur de la FRMF.
Le projet de la LNFP, porté par plusieurs présidents de clubs et soutenu par l’UMFP, visait à rejoindre l’Égypte parmi les rares championnats africains majeurs à compter plus de seize équipes. Mais les oppositions sont venues des plus grands clubs : le FUS Rabat et le Raja Casablanca ont voté contre, tandis que le Wydad Casablanca et le Maghreb de Fès, champion en titre, ont choisi l’abstention. La Renaissance de Berkane, elle, a brillé par son absence. Un signal fort envoyé aux instances dirigeantes.
Les raisons d’un échec : les cadors du football marocain disent non
Comment expliquer une telle défiance de la part des clubs les plus titrés du pays ? La réponse tient en un mot : le partage. Les ressources financières du championnat sont déjà limitées. Passer de seize à vingt clubs signifierait une redistribution des droits télévisuels, des aides fédérales et des subventions sur un plus grand nombre d’équipes. Pour les cadors, qui peinent déjà à équilibrer leurs budgets, l’équation est simple : moins de revenus, plus de concurrence.
Certains dirigeants évoquent également la question sportive. Un championnat à vingt équipes diluerait le niveau général et alourdirait un calendrier déjà saturé. Derrière les déclarations de principe, c’est une véritable guerre d’influence qui se joue au sommet du football marocain. Le report de ce projet est une victoire pour les conservateurs, qui privilégient la stabilité à la prise de risque.
Le Maroc face aux défis d’une révolution du championnat
Au-delà des luttes de pouvoir, les arguments économiques et logistiques ont pesé lourd dans la balance. L’élargissement à 20 clubs ne se limite pas à une modification du règlement : il implique une transformation profonde de l’organisation des compétitions.
Le changement le plus évident concerne le calendrier. Avec 16 équipes, la Botola compte 30 journées et 240 rencontres par saison. En passant à 20 clubs, ce chiffre bondirait à 38 journées et 380 matchs, soit 140 rencontres supplémentaires. Une augmentation mécanique qui complexifie la programmation, déjà fragile en raison des engagements africains des clubs marocains.
Un calendrier saturé aux conséquences multiples
Le média Le360 pointait récemment la difficulté à caser tous les matchs dans une saison normale, entre les dates FIFA, les sélections nationales et la Coupe du Trône. Si les clubs avancent en Ligue des champions africaine, les matchs reportés s’accumulent inexorablement. À vingt équipes, le risque de voir la saison s’étirer jusqu’à l’été serait réel, au détriment de la récupération des joueurs et de la qualité du jeu.
Sur le plan financier, les clubs marocains connaissent des fragilités chroniques. Salaires en retard, litiges contractuels, interdictions de recrutement : de nombreuses équipes vivent au-dessus de leurs moyens. Une saison plus longue engendrerait des coûts supplémentaires en déplacements, hébergement, primes et organisation. Pour beaucoup, l’élargissement représente une dépense impossible à assumer.
- 😓 Ressources limitées : une enveloppe constante à partager entre 20 clubs au lieu de 16, mécaniquement moins de revenus pour chaque équipe.
- 🏟️ Infrastructures en transition : le Maroc rénove ses stades pour la Coupe du Monde 2030, des chantiers qui perturbent la domiciliation des clubs.
- 📅 Emploi du temps surchargé : les clubs doivent composer avec la Ligue des champions, la Coupe de la Confédération, la Coupe du Trône et les dates FIFA.
- 💶 Économie fragile des clubs : plusieurs formations peinent à boucler leur budget chaque saison, sans compter les litiges à répétition.
- 🏛️ Blocage institutionnel : le règlement de la FRMF fixe à 16 le nombre maximal de clubs, et sa modification exige une procédure lourde.
Les infrastructures, un chantier qui ne facilite pas les choses
À l’approche de la Coupe du Monde 2030, le Maroc a lancé d’ambitieux projets de construction et de rénovation de stades. Si cette dynamique profitera au football local, elle crée des perturbations à court terme. Des clubs sont contraints de changer de stade en cours de saison, ce qui complique la planification des rencontres. Dans ce contexte, ajouter des matchs au calendrier paraît contre-productif.
La question des droits audiovisuels reste également en suspens. Les revenus issus de la diffusion du championnat ne sont pas extensibles à l’infini, et une redistribution sur 20 clubs ne ferait qu’accentuer la précarité de certains. Pour que la réforme soit viable économiquement, il aurait fallu une augmentation significative des recettes globales, ce que le marché marocain n’est pas encore en mesure de garantir.
La procédure institutionnelle, dernier rempart contre le projet
Le blocage ne vient pas seulement des clubs ou de l’économie : il est aussi réglementaire. Le règlement des compétitions de la FRMF fixe actuellement à seizième nombre maximal de clubs en Botola Pro D1 et D2. Pour modifier cette disposition, la LNFP doit obtenir l’aval du Comité directeur de la fédération, mais la procédure ne s’arrête pas là.
La modification des statuts fédéraux est encore plus contraignante. Ces statuts, qui prévoient seize clubs dans les dispositions relatives à la représentation à l’Assemblée Générale, ne peuvent être modifiés qu’à la majorité des deux tiers, avant une ratification par la FIFA. Une procédure longue et incertaine, qui explique la prudence des dirigeants.
En optant pour le report, la LNFP reconnaît son incapacité à surmonter ces obstacles dans l’immédiat. L’instance évite ainsi un échec retentissant qui aurait fragilisé sa position face aux présidents de clubs. Il s’agit d’une pause stratégique, plus que d’une renonciation définitive.
Quelles suites pour la Botola et le football marocain ?
Les partisans de l’élargissement pointent les bénéfices potentiels : augmentation du nombre de joueurs professionnels, nouveaux emplois dans les clubs et les villes concernées, meilleure affluence dans les stades, dynamisme économique local. L’UMFP a d’ailleurs rappelé, dans son plaidoyer, que le football marocain doit anticiper son futur, notamment avec l’organisation de la Coupe du Monde 2030.
Mais les opposants, eux, ont gagné cette manche. Leur victoire est le reflet d’un football professionnel encore fragile, où la survie économique prime sur les ambitions collectives. En attendant, les clubs doivent se concentrer sur la saison 2026-2027, qui se jouera bien avec 16 clubs en première division et 16 en deuxième.
Reste à savoir si le dossier ressortira des tiroirs de la LNFP dans les prochains mois. L’élargissement du championnat demeure une revendication de certains acteurs, conscients qu’un football plus compétitif passe par un championnat plus large. Mais à l’heure actuelle, le Maroc a choisi la prudence. Et ce report, loin d’être un enterrement, pourrait bien n’être qu’un simple répit avant une nouvelle bataille.

Benjamin Le Goff, redacteur en chef et fondateur, ancien consultant en strategie RH passe par les grands cabinets internationaux. Specialiste du tissu economique marocain et observateur attentif des transformations sociales qui touchent les cols blancs comme les ouvriers du Royaume, Benjamin publie chaque semaine une enquete, une analyse de fond ou une interview de DRH ou de dirigeant. La ligne editoriale assume sa subjectivite : rigueur factuelle, sources verifiables et zero complaisance commerciale.

← Retour a l accueil