Fin août 2025, une fuite d’une ampleur inédite ébranle le Royaume du Maroc. Près de 70 000 dossiers personnels de membres des forces de sécurité et de renseignement ont été diffusés sur Telegram par le groupe de hackers Jabaroot. Derrière cet événement d’une gravité extrême se dessine une question troublante : et si cette attaque révélait un règlement de comptes au cœur des services secrets marocains ?
Les informations publiées concernent des agents de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) et de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST). Les fichiers, qui remontent à 2020, mêlent indistinctement responsables, administratifs et agents de terrain. La thèse d’une simple intrusion extérieure cède peu à peu la place à des hypothèses bien plus sombres, nourries par des indices convergents.
Jabaroot, un groupe aux multiples visages : du cyberactivisme au conflit interne
Jabaroot est apparu sur la scène cybernétique en avril 2025, sous le nom de JabarootDZ. Le groupe revendique alors le piratage de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) marocaine, une attaque qui touche des millions de fonctionnaires. Dans la foulée, deux autres comptes voient le jour : @jabaroot_off et @Jabaroot_1. Leur ton change, passant de l’anglais au français et à l’arabe, et leurs publications se multiplient contre les institutions publiques marocaines.
Ce qui intrigue les analystes de la cybersécurité, c’est la disparition soudaine de la mention « DZ », clin d’œil évident à l’Algérie. Le Maroc entretient en effet des relations conflictuelles avec son voisin, et cette référence semblait signifier une origine algérienne. Or, les publications estivales de 2025 ciblent exclusivement des responsables marocains, sans jamais évoquer l’Algérie. Une incohérence qui alimente les spéculations les plus audacieuses.
Des cibles privilégiées : Abdellatif Hammouchi et Fouzi Lekjaa
Parmi les personnalités nommément visées par Jabaroot, deux noms reviennent avec une insistance particulière : Abdellatif Hammouchi, le patron du pôle DGST-DGSN, souvent présenté comme le « superflic » du Maroc, et Fouzi Lekjaa, président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF). D’aucuns voient dans cette focalisation un indice de taille : le groupe ne s’en prend pas au Royaume dans son ensemble, mais à une frange bien précise de son appareil sécuritaire.
Le 24 août 2025, la diffusion des données personnelles de 70 000 membres des services de renseignement marocains provoque une onde de choc. La DGSN et la DGST réagissent officiellement : il ne s’agit pas d’une intrusion dans leurs systèmes, mais de données anciennes exfiltrées auprès de compagnies d’assurances et d’organismes sociaux. Les autorités qualifient la manœuvre de manipulation destinée à nuire à l’image du Royaume.
- 😤 Conflit interne : l’abandon de la mention « DZ » accrédite la thèse d’un règlement de comptes entre agents marocains, plutôt que d’une attaque pilotée depuis Alger.
- 🎯 Cibles récurrentes : les publications visent avec constance Abdellatif Hammouchi et la FRMF, signe d’une connaissance précise du fonctionnement des institutions.
- 🕵️ Professionnalisme : les dossiers diffusés sont organisés, sourcés, et présentés comme issus de fichiers internes, une méthode qui rappelle le travail d’anciens initiés.
- 🔗 Manipulation possible : l’effacement des traces de l’origine algérienne pourrait aussi servir une stratégie de déstabilisation visant à brouiller les pistes.
Cyberattaque au Maroc : vers un règlement de comptes au cœur des services secrets ?
La thèse d’un règlement de comptes interne gagne du terrain à l’automne 2025. En juin, Jabaroot prend la défense du prince Moulay Hassan, héritier du trône, après des accusations de désinformation diffusées par des médias étrangers. Un geste surprenant pour un groupe prétendument algérien. Le journaliste espagnol Ignacio Cembrero, spécialiste du Maghreb, y voit la main de dissidents marocains.
Le rôle trouble d’ex-agents exilés en Europe
Le quotidien Le Monde évoque dès décembre 2025 une rumeur persistante : cinq à six anciens agents des services marocains, réfugiés en Europe après des conflits personnels avec leur hiérarchie, auraient orchestré ces fuites. En 2026, les informations se précisent : quatre officiers et un commissaire de police, en rupture de ban, réclameraient la tête d’Abdellatif Hammouchi. Leur but ? Le déstabiliser et révéler des pratiques internes longtemps tenues secrètes.
La France et l’Espagne, principaux pays d’accueil de ces exilés, deviennent un terrain propice à ce cyberactivisme. Les données personnelles volées sont disséminées depuis des serveurs situés en Europe, rendant les enquêtes d’autant plus complexes. La sécurité informatique des institutions marocaines se retrouve au centre d’un jeu d’infiltration et de représailles d’une rare violence symbolique.
L’implication de la DGST : un signal fort
L’effacement de la mention « DZ » est analysé comme un message délibéré. En prenant la défense du prince héritier, Jabaroot s’oppose directement aux campagnes de désinformation attribuées à la DGST. Cette prise de position inattendue pourrait révéler une fracture idéologique au sein de l’appareil sécuritaire marocain, où plusieurs factions s’affronteraient pour le contrôle du pouvoir et des renseignements.
La difficulté de l’investigation réside dans l’extrême porosité du monde du hacking. Des données piratées peuvent être vendues sur le Darknet puis revendiquées par un groupe aux motivations politiques. Des États peuvent commander des attaques tout en les faisant endosser par des victimes consentantes. Dans ce brouillard, chaque publication devient une pièce d’un puzzle géopolitique complexe.
Espionnage, hacking et conflit : le Maroc à l’épreuve du cyberactivisme moderne
Le Maroc a enregistré pas moins de 12,6 millions de cyberattaques en 2024. Cette statistique, rapportée par le portail Silicon Valley Maroc, illustre l’exposition croissante du Royaume à des menaces venues d’horizons divers. Après la CNSS, ce sont les ministères, les plateformes notariales, le système de conservation foncière, le ministère de la Justice, le Palais royal et même la FRMF qui ont été touchés.
Keymous + : l’autre visage de la menace
Un autre groupe, baptisé « Keymous + », revendique désormais le plus grand nombre d’attaques attestées contre le Maroc. Affilié à EliteStress, un service payant qui propose de faire tomber un site web contre rémunération, ce collectif mêle des discours politiques très variables. Cette marchandisation du hacking complexifie encore la tâche des enquêteurs en cybersécurité.
Infiltration ou espionnage ? Les frontières se brouillent. Les récentes révélations sur l’existence de filières d’ex-agents marocains en Europe ouvrent la voie à une hypothèse dérangeante : les services de renseignement du Royaume seraient non seulement victimes de cyberattaques, mais aussi travaillés de l’intérieur par des dissidents bien informés. L’ampleur de la fuite — 70 000 personnes — dépasse le simple hacker pour atteindre une dimension organique.
Des précédents historiques qui nourrissent le doute
Pendant des décennies, les services marocains ont été réputés pour leur opacité et leur efficacité. L’affaire Ben Barka, dans les années 1960, a montré que des dissensions internes pouvaient déboucher sur des règlements de comptes d’une violence extrême. Aujourd’hui, le numérique offre des armes bien plus subtiles : la divulgation massive de données personnelles a remplacé les balles perdues.
la question de l'avenir reste entière : le gouvernement marocain a annoncé une refonte de son système de cybersécurité, mais la confiance publique a été durement éprouvée. L’administration doit composer avec des employés potentiellement mécontents, des ex-agents en exil et des groupes cybercriminels de plus en plus audacieux. La course à la sécurité informatique s’annonce comme le nouveau champ de bataille stratégique du royaume chérifien.

Benjamin Le Goff, redacteur en chef et fondateur, ancien consultant en strategie RH passe par les grands cabinets internationaux. Specialiste du tissu economique marocain et observateur attentif des transformations sociales qui touchent les cols blancs comme les ouvriers du Royaume, Benjamin publie chaque semaine une enquete, une analyse de fond ou une interview de DRH ou de dirigeant. La ligne editoriale assume sa subjectivite : rigueur factuelle, sources verifiables et zero complaisance commerciale.

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